Blogue de l'Observatoire

Racisme systémique - Le marché du travail au Québec

Par Roberson Édouard, chercheur senior et Pierre Tircher, chercheur à l'Observatoire

 

Le décès du citoyen américain George Floyd à la suite d'une intervention policière a provoqué bon nombre de manifestations à travers le monde. Plusieurs personnalités publiques, dont le premier ministre du Québec, ont déclaré condamner le racisme, tout en remettant en question l’existence du racisme systémique dans la province. Notre précédent billet cherchait à clarifier le concept de discrimination systémique et à montrer en quoi il peut représenter un enjeu pour la société québécoise. Nous y indiquions qu’il semblait pertinent d’observer les écarts socioéconomiques entre les  personnes racisées et le reste de la population pour déterminer de la présence de discrimination systémique au Québec.

Ce billet a pour objectif de présenter les disparités qui touchent les personnes racisées – que Statistique Canada catégorise comme minorités visibles – sur le marché du travail, soit à leur entrée, en emploi et à la retraite. À de nombreux égards, ces écarts peuvent résulter de discriminations qui les maintiennent dans la pauvreté ou la précarité.

L’entrée sur le marché du travail

La littérature scientifique, que nous présenterons de manière plus complète dans un prochain billet, semble unanime à souligner que les membres des minorités visibles sont désavantagés à l’embauche au Québec. Trois indicateurs de la dynamique de l’emploi – le taux d’activité [i], le taux d’emploi et le taux de chômage – semblent le confirmer. Le tableau 1 présente ces taux pour les personnes nées au Québec.

 

Tableau 1. Taux d’activité, taux d’emploi et taux de chômage des personnes non-immigrantes, tous les âges, tout niveau de scolarité au Québec, 2015

Malgré une disponibilité et une participation au moins équivalentes sinon supérieures à celles du reste de la population, comme en témoignent les taux d’activité et d’emploi, les personnes issues des minorités visibles au Québec restent plus susceptibles de se retrouver au chômage. Les taux de chômage largement supérieurs des minorités visibles nées au Québec semblent indiquer des difficultés importantes à l’obtention et au maintien d’un emploi. Le tableau 2 présente ces taux pour les populations immigrantes.

 

Tableau 2. Taux d’activité, taux d’emploi et taux de chômage des personnes immigrantes, tous les âges, tout niveau de scolarité au Québec, 2015

Le constat reste le même pour les minorités visibles issues de l’immigration. Les barrières à l’emploi associées au fait de présenter une différence visible semblent persister, que la personne soit née au Québec ou ailleurs. Une étude démontre à ce propos qu’à profil égal en tout point, les candidatures aux noms de familles à consonance « franco-québécoise » présentaient 60 % plus de chance d’être retenues pour un entretien que les candidatures aux noms à consonance « arabe, latino-américaine et africaine » [ii].

Par ailleurs, un récent rapport [iii] de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse révélait que malgré une amélioration de la représentativité des minorités visibles au sein des emplois du secteur public depuis 2009, les objectifs légaux en termes de diversité n’étaient pas encore atteints. Il en va de même pour le milieu universitaire. Certains bons emplois semblent donc encore difficilement accessibles pour ces personnes.

 

Le parcours professionnel

Les désavantages à l’embauche des minorités visibles semblent se poursuivre durant leur parcours professionnel. En effet, le tableau 3 montre qu’une fois que les minorités visibles occupent un emploi, le revenu qu’elles en tirent est en moyenne inférieur à celui du reste de la population. Cet écart demeure par ailleurs une fois la redistribution effectuée, tel qu’en témoignent leurs revenus après-impôts moyens.

 

Tableau 3. Revenu après-impôts et revenu d’emploi moyens annuels, tous les âges, Québec, 2015

Ces revenus moins élevés suggèrent une surreprésentation des minorités visibles non seulement dans des emplois moins rémunérés, mais aussi dans des postes plus précaires. Dans le tableau 4, nous pouvons ainsi voir les minorités visibles proportionnellement moins enclines à occuper un emploi à temps plein que le reste de la population [iv].

 

Tableau 4. Proportion de personnes ayant travaillé à temps plein toute l’année, Québec, 2015

Avec des emplois plus précaires et moins bien rémunérés, les minorités visibles sont plus susceptibles de vivre dans la pauvreté. Le tableau 5 montre à cet égard des taux de pauvreté significativement plus élevés pour la population des minorités visibles, plus du double de ceux du reste de la population.

 

Tableau 5. Taux de faible revenu selon la MFR après-impôt des 25 à 54 ans au Québec, 2015

 

La retraite

Les désavantages des personnes issues des minorités visibles semblent se perpétuer à la retraite. Le tableau 6 expose le pourcentage de personnes bénéficiant d’un montant ainsi que le montant moyen des pensions de retraite privée, du programme de sécurité de la vieillesse et du supplément de revenu garanti et du régime des rentes du Québec.

 

Tableau 6. Pourcentage des personnes détenant un montant, montant moyen des pensions de retraite des 15 ans et plus au Québec, 2015

Comme l’exposent les données, les minorités visibles sont largement moins nombreuses que le reste de la population à bénéficier d’un montant des régimes (privé ou public) de retraite au Québec. Même lorsqu’elles touchent ces montants, ils sont en moyenne inférieurs à ceux dont dispose le reste de la population, sauf s’il s’agit de la Sécurité de la vieillesse et du Supplément de revenu garanti. Cela peut s’expliquer par le fait que le supplément de revenu garanti n’est octroyé qu’aux personnes à faible revenu, ce qui touche en plus grande proportion les minorités visibles.

 

Tableau 7. Taux de faible revenu selon la MFR après-impôt des 65 ans et plus au Québec, 2015

Le tableau 7 confirme que, tout comme pour la population en âge de travailler, les personnes âgées semblent proportionnellement plus nombreuses à vivre dans la pauvreté lorsqu’elles sont issues des minorités visibles, qu’elles soient des hommes ou des femmes.

 

Conclusion

Ce portrait statistique illustre les écarts importants entre les membres des minorités visibles et le reste de la population, et ce, de leur entrée à leur sortie du marché du travail. En premier lieu, il semble leur être plus difficile de décrocher un emploi et lorsqu’elles y parviennent, les conditions de travail ne semblent pas toujours leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie. Ces écarts génèrent ainsi davantage de pauvreté et leur situation à la retraite reflète les difficultés qui ont jalonné leur parcours de vie et leur parcours professionnel.

 

Comment expliquer ces différences de résultats observées entre les populations des minorités visibles et le reste de la population, majoritairement blanche? Nous nous pencherons dans le prochain billet sur la manière dont cette discrimination s’articule concrètement et sur les argumentaires qui sont mobilisés pour la justifier.

 

 

[i] Pour une définition du taux d’activité, voir Statistique Canada, Dictionnaire, Recensement de la population, 2016 – Taux d’activité. [En ligne].

[ii] Paul Eid (2012). « Les inégalités “ethno-raciales” dans l’accès à l’emploi à Montréal : le poids de la discrimination ». Recherches sociographiques, 53 (2), p. 415-450.

[iii] Voir Lise Savoie et al. (2020). Rapport triennal 2016-2019. Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans des organismes publics. Montréal : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. [En ligne].

[iv] Les revenus médians d’emploi et d’après-impôts sont également inégaux.

À noter que les pourcentages et les chiffres ont été arrondi dans un souci de clarté. Pour en savoir plus

 

À propos des auteurs de ce billet

Roberson Édouard

Roberson Édouard est titulaire d’un doctorat en sociologie du développement. Depuis une dizaine d’années, il s’investit principalement dans le renouvellement du savoir relatif aux questions sociales capitales du monde contemporain, notamment les inégalités, la pauvreté, la violence et la gouvernance mondiale. Il compte à son actif plus d’une vingtaine de publications scientifiques, dont les ouvrages collectifs Pauvreté quotidienne, pauvreté planétaire, (Nota bene, 2017) et Politiques d'intégration, rapports d'exclusion. Action publique et justice sociale (PUL, 2008). De 2009 à 2010, il a coordonné un programme de maîtrise en criminologie à l’Université d’État d’Haïti, où il a mis en place l’Observatoire national de la violence et de la criminalité (ONAVC), en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement.

 

Pierre Tircher

Pierre Tircher est présentement candidat au doctorat en relations industrielles de l’Université de Montréal auquel il a accédé directement à la fin de son baccalauréat en Relations industrielles. Son champ d’expertise se situe au niveau de l’économie du travail, des politiques publiques de l’emploi et des questions sociales liées au revenu. Il a coécrit avec Jean-Michel Cousineau l’ouvrage Emploi et salaire – 4ème édition (Presses Universitaires de Montréal), publié en janvier 2020. Il est également chargé de cours en microéconomie à l’Université de Montréal. 

 

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