Blogue de l'Observatoire

Le lexique des inégalités : les mesures du faible revenu

Par Elmer van der Vlugt, chercheur à l'Observatoire

 

Parmi les effets les plus connus des inégalités de revenu, le manque d’argent que vivent les moins nantis, souvent appelé des situations de faible revenu ou de pauvreté, est peut-être l’effet le mieux connu. En pratique, la mesure du faible revenu est subjective, mais témoigne essentiellement de la difficulté qu’éprouve une personne à vivre convenablement avec les moyens financiers dont elle dispose. L’évaluation du faible revenu et de la pauvreté est complexe et varie selon le regard que posent les experts sur la question, de même que les choix méthodologiques qui en découlent.

 

Au Québec et au Canada, le faible revenu est mesuré de plusieurs manières. Les deux mesures suivantes sont les plus courantes et elles sont généralement utilisées par les instances officielles telles que les agences statistiques et les gouvernements :

  • La mesure du panier de consommation (MPC) en est une : il s’agit de la référence officielle du gouvernement fédéral en matière de pauvreté depuis 2018.

  • La mesure de faible revenu (MFR) en est une autre : elle est quant à elle souvent utilisée pour faire des comparaisons entre différentes localités comme des provinces, régions et pays.

La MPC est une mesure absolue de la pauvreté qui estime le revenu nécessaire, dans une région donnée, pour se procurer un panier de biens et de services jugés essentiels pour couvrir les besoins de base (se nourrir, se vêtir, se loger, se divertir, etc.). Cette mesure tient compte de différences locales du coût de la vie à un moment donné ainsi que de la taille des ménages, mais elle suppose des mises à jour dont la plus récente date de 2018. Mesure officielle du taux de pauvreté au Canada depuis 2018, elle permet de comparer les provinces entre elles. Le Québec reconnaît, quant à lui, la MPC comme seuil de couverture des besoins de base, et non comme seuil de la pauvreté, selon les recommandations du Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion (CEPE).

La MFR est une mesure relative de la pauvreté qui sert à calculer un seuil de référence en dessous duquel une personne est considérée à faible revenu. Ce seuil correspond à 50 % du revenu médian[1] après impôt du ménage de la personne. Cette mesure tient compte de la taille des ménages (revenu ajusté pour refléter les économies d’échelle), mais elle est moins pertinente pour les comparaisons entre provinces en raison de l’utilisation du revenu médian canadien alors que le revenu médian varie d’une province à l’autre. À noter que l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) calcule la MFR à partir du revenu médian québécois, ce qui permet donc une comparaison plus juste entre le Canada et le Québec. Quant aux comparaisons dans le temps, la prudence est de mise aussi, parce qu’un recul du revenu médian peut donner la fausse impression que le faible revenu est moins répandu, ce qui est notamment possible lors de récessions.

D’après Alain Noël (2017). « Mesurer la pauvreté » dans Options politiques. [En ligne].

 

Voici les taux de faible revenu au Canada et au Québec selon les deux mesures pour 2018 :

  • Selon la MFR, le taux de faible revenu était de 12,1 % au Canada[2] et de 10,7 % au Québec[3].

  • Selon la MPC, le taux de faible revenu était de 10,1 %[4] au Canada et de 9,7 %[5] au Québec.

 

L’ISQ et Statistique Canada publient également des taux de faible revenu pour certains groupes de la société. Voici quelques exemples :

  • Selon la MFR, en 2018, au Québec, les ménages d’une personne sont à faible revenu dans 22,4 % des cas, alors que les ménages de deux personnes et plus le sont dans 7,5 %[6].

  • Selon la MPC, le taux de faible revenu était de 11,8 % pour les hommes au Canada en 2018, comparé à 12,8 % pour les femmes[7].

 

Un récent rapport de l’Observatoire reprend des taux de faible revenu encore plus détaillés par sous-groupes. Entre autres, le rapport révèle des différences selon le statut matrimonial : au Canada, en 2017, le taux de faible revenu (MFR) était autour de 8 % pour les mariés et les conjoints de fait, alors qu’il était près de 19 % pour les célibataires et 34 % pour les personnes séparées, veuves ou divorcées[8]. De la même façon, l’analyse montre que les familles monoparentales sont généralement plus susceptibles d’être à faible revenu : 27 % des personnes dans ces familles au Canada étaient à faible revenu en 2017 selon la MFR[9]. De ces familles, ce sont notamment celles ayant une femme à leur tête qui font face à des difficultés financières : les membres des familles de mères seules sont à faible revenu dans 31 % des cas, alors que c’est le cas de 13 % des personnes dans des familles de pères seuls.

Outre les deux mesures présentées ici, certaines organisations proposent d’autres mesures. Notamment, l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) propose la mesure du revenu viable. Cette mesure est fondée sur une méthodologie comparable à celle de la MPC, mais vise « un niveau de vie digne et sans pauvreté » et non les besoins de base comme ciblés par la MPC[10]. Ainsi, à Montréal, le revenu viable est 36 % plus élevé que le seuil de la MPC pour 2021[11]. Selon l’IRIS, en 2017, entre 17 % et 19 % de la population québécoise n’avait pas un revenu viable[12].

Comme le notait Katherine Scott de l’organisme Citizens for Public Justice (Citoyens pour la justice publique) en 2014, la pauvreté et le faible revenu sont mieux compris lorsque plusieurs mesures, chacune avec leurs forces et leurs faiblesses, sont prises en compte[13].

 

[1] La médiane est la valeur centrale séparant tous les nombres (en ordre) en deux parties égales. Dans le cas des revenus, cela veut donc dire que la moitié de la population étudiée a des revenus en dessous de la médiane et que l’autre moitié dispose de revenus qui dépassent la médiane.

[2] Statistique Canada (2021), Statistiques du faible revenu selon l'âge, le sexe et le type de famille économique. Tableau 11-10-0135-01. [En ligne].

[3] Institut de la statistique du Québec (2021), Taux de faible revenu selon la Mesure de faible revenu (MFR), seuils après impôt, particuliers, Québec, 1996-2018. [En ligne].

[4] Statistique Canada (2021), op. cit.                                             

[5] Institut de la statistique du Québec (2021), Taux de faible revenu selon la Mesure du panier de consommation (MPC) de l'année de base 2018, particuliers, Québec, 2015-2018. [En ligne].

[6] Institut de la statistique du Québec (2021), op. cit. (MFR)

[7] Statistique Canada (2021), op. cit.

[8] Sandy Torres, Marie Mélanie Fontaine et Marc-Antoine Dionne (2021), État des inégalités de revenu au Canada et au Québec : variations et analyses intragroupes, Montréal, Observatoire québécois des inégalités, p. 49. [En ligne].

[9] Torres, Fontaine et Dionne (2021), op. cit., p. 51.

[10] Philippe Hurteau, Vivan Labrie et Minh Nguyen (2021), Le revenu viable 2021 : pour une sortie de pandémie sans pauvreté, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, p. 1. [En ligne].

[11] Hurteau, Labrie et Nguyen (2021), op. cit., p. 16.

[12] Eve-Lyne Couturier et Vivian Labrie (2020), Qui a accès à un revenu viable au Québec ?, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques. [En ligne].

[13] Katherine Scott (2014), Making Sense of Poverty Measures, Ottawa, Citizens for Public Justice. [En ligne].

 

 

 

 

À propos de l'auteur de ce billet

Elmer van der Vlugt

Elmer détient une maîtrise en politiques publiques de l’Université du Michigan (États-Unis) ainsi qu’un baccalauréat en sciences politiques (Université de Leyde, Pays-Bas) et une mineure en économie (Université Libre d’Amsterdam, Pays-Bas).

Avant de rejoindre l’équipe de l’Observatoire, Elmer a travaillé pour divers organismes privés et publics, se spécialisant en analyse politique et en recherche économique.

 

 

 

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